XII

Bob Morane considérait maintenant son ancien adversaire avec une intense pitié. Gaétan d’Orfraix avait voulu tuer le Gorille Blanc, et c’était ce dernier qui l’avait tué. S’acharnant sur son corps jusqu’à le changer en une masse informe. Si le chasseur avait écouté Morane, il aurait évité ce trépas misérable, mais d’Orfraix n’était pas de ces hommes que l’on raisonne. Imbus de leur supériorité, ils vont jusqu’au bout de leurs désirs, croyant le monde prêt à plier devant eux. Jusqu’au moment où, trop tard souvent, les événements leur prouvent leur faiblesse devant ce même monde.

Vanitas vanitatum, et omnia vanitas, songea Morane en citant l’Ecclésiaste. Comme on ne pouvait plus rien offrir d’autre à Gaétan d’Orfraix qu’une oraison funèbre, il fallait songer à lui donner une sépulture. Comme Bob, M’Booli et le Batoua qui les accompagnait ne possédaient aucun instrument propre à creuser le sol fait de lave et de scories agglomérées, ils se contentèrent d’entasser des blocs sur le corps pour former un cairn et le soustraire ainsi momentanément à la voracité des bêtes charognardes. Ensuite, Morane confectionna une croix grossière faite de deux morceaux de branches liées entre elles, et il la planta au sommet du monticule. Il venait à peine d’achever quand, du côté du Mont Rorongo, un sourd grondement se fit entendre, plus violent que les précédents. Et le sol trembla.

Bob regarda avec appréhension en direction du volcan et murmura :

— Cela ne m’étonnerait pas si, avant longtemps, ce gros-là ne se mettait en colère pour cracher sa bave brûlante. Une éruption, voilà sans doute qui n’arrangerait rien en ce qui concerne la capture de Niabongha.

Il se montrait bien mauvais prophète en soliloquant ainsi. Pourtant, il n’était pas de ceux qui perdent leur temps à interroger l’avenir, laissant ce soin aux devins, cartomanciennes et astrologues de toutes sortes. D’autres nécessités s’imposaient à lui pour le moment. Tout d’abord regagner le camp. Ensuite, se lancer sans retard sur les traces de Niabongha et profiter du fait qu’il était blessé et affaibli pour tenter de le capturer.

Le retour au campement s’effectua sans encombre. Seuls, de temps à autre, les grondements du Rorongo venaient troubler le silence de la forêt. Durant les deux jours qui suivirent, le safari tout entier se traîna sur les traces de Niabongha qui, après sa seconde visite au petit lac, s’était mis à redescendre en direction des bambusées, où il trouverait une nourriture abondante.

À plusieurs reprises, au cours de ces deux journées, les capteurs devaient manquer de peu leur gibier, comme si ce dernier était ensorcelé. La vérité était que, conscient de sa faiblesse passagère, Niabongha s’ingéniait à éviter les hommes, les surveillants au moins autant que ceux-ci le surveillaient lui-même.

Au fur et à mesure que le temps s’écoulait, Morane se mettait à considérer le Gorille Blanc avec un autre esprit. Tout doucement Niabongha cessait de n’être plus pour lui qu’un animal pour acquérir une personnalité presque humaine. Une fois, par son intervention contre le léopard, il avait sauvé Bob, et aussi M’Booli et Longo, d’une mort certaine. Ensuite, à travers toutes les aventures ayant opposé Morane à Gaétan d’Orfraix, le Gorille Blanc avait servi de motif, d’Orfraix cherchant à tuer l’anthropoïde, Bob voulant justement empêcher ce meurtre. Ainsi une sorte d’amitié – amitié unilatérale – s’était nouée entre l’homme et le grand singe blanc. Une amitié qui cependant ne faisait pas oublier à Morane la capture de Niabongha. Plus ce dernier se refusait à lui, plus le Français s’entêtait à vouloir le conquérir. Il n’était pas homme à se détourner de son chemin, pour peu toutefois que ce chemin fût le bon. Mais le chemin que Bob suivait pour le moment, et qui consistait à mettre en cage une bête libre de la forêt, était-il justement le bon ? Tout à son entêtement, Morane ne se le demandait guère. Bien qu’au fond de son subconscient une voix commençât à s’élever. Une voix encore trop timide, trop chuchotante pour qu’elle fût entendue.

Dans le courant du troisième jour – on approchait de la région des bambous, – les traqueurs devaient apercevoir à plusieurs reprises leur gibier, mais sans parvenir à l’approcher d’assez près pour envisager sa capture. Le temps pressait cependant car, bientôt, Niabongha s’enfoncerait dans les bambusées, ce qui rendrait son approche plus laborieuse encore.

Une seconde circonstance inquiétait Morane : le réveil du Rorongo, dont les grondements emplissaient maintenant l’étendue des montagnes. Au cours de la nuit précédente, Bob avait même perçu des rougeoiements aux flancs du volcan, rougeoiements indiquant l’émergence des laves en fusion.

Ce soir-là, par mesure de prudence, Morane fit dresser le camp sur un étroit plateau rocheux, au sommet dépouillé de toute végétation et qui dominait d’une trentaine de mètres la forêt, fort clairsemée en cet endroit. Une telle précaution ne devait pas se révéler superflue. Vers le milieu de la nuit, une gigantesque explosion ébranla l’atmosphère. Sous les yeux des membres du safari, arrachés à leur sommeil, les flancs du Mont Rorongo parurent éclater. Par une large déchirure, une chair rouge et éblouissante apparut qui, bientôt, comme liquéfiée, se mit à sourdre hors de la plaie béante, pour couler le long des pentes en larges ruisseaux de feu.

Quand l’explosion avait retenti, d’énormes blocs de lave en fusion avaient été projetés en tous sens, pour retomber bien au-delà de la zone dénudée, parmi la végétation. Aussitôt, le feu avait pris aux arbres et l’incendie de forêt s’était propagé. Un raz de marée de flammes que le vent poussait en vagues déferlantes.

 

*

* *

 

Toute la nuit, le feu avait fait rage, gagnant sans cesse le long des pentes, en direction des lointaines savanes. Au matin, l’incendie atteignit la région où se dressait l’étroit plateau sur lequel toute l’expédition s’était réfugiée. Partout, la forêt flambait, faisant monter vers le ciel des nuages de fumée que le vent tordait en colonnes jusqu’à former un temple hors de mesure dont le ciel eût été la voûte. Entre les arbres, sur l’étendue des courtes plaines herbeuses, les animaux fuyaient, pris de panique. Éléphants pareils à des masses de schiste animées soudain d’une vie mi-végétative mi-animale ; buffles noirs, affolés et fonçant tête baissée ; potamochères roussâtres ; gazelles bondissantes, aux pattes montées sur ressorts ; familles de gorilles pressées ; léopards courant, sans marquer la moindre concupiscence, auprès d’herbivores paisibles dont, la veille encore, ils eussent fait leurs proies.

De toutes parts, la fumée s’étendait en nappes envahissantes. Au sommet de leur refuge, les membres du safari commençaient à se sentir pris à la gorge quand, soudain, le vent tourna. Tout à l’heure, il soufflait en direction des savanes en contrebas ; à présent, il s’était mis à balayer vers les sommets. Arrêté net, forcé de remonter son cours et ne rencontrant plus que des zones déjà brûlées, l’incendie s’éteignit presque immédiatement, faute d’aliments. Il n’y eut plus que la fumée qui continua à stagner sur les lieux du sinistre, jusqu’à ce que le vent eût emporté ses derniers lambeaux.

Pendant toute la durée de l’incendie, Morane avait vainement tenté, à l’aide de ses jumelles, de repérer Niabongha parmi les bêtes qui fuyaient. Le Gorille Blanc n’avait cependant pu être aperçu nulle part, et Bob se demandait avec angoisse si cette éruption intempestive du Rorongo n’avait pas définitivement compromis le succès de sa mission. Épuisé comme il l’était, Niabongha avait-il réussi à fuir devant l’incendie et n’avait-il pas, comme tant d’autres bêtes malheureuses, péri dans les flammes ? Pour donner une réponse à cette question, il n’y avait qu’un moyen : se lancer à la recherche du monstre. Il fallut cependant attendre le lendemain pour pouvoir descendre dans la forêt calcinée où, malgré les heures écoulées, le sol se révélait encore tiède.

Afin de couvrir un territoire aussi vaste que possible, Bob avait divisé son équipe en petits groupes qui s’éloignèrent dans différentes directions. Lui-même, en compagnie de M’Booli et de Batoua, il s’était dirigé parallèlement aux bambusées, fouillant chaque creux de terrain afin d’y découvrir la trace de Niabongha, ou un cadavre carbonisé dont quelques poils blancs, épargnés par le feu, leur auraient prouvé l’identité.

Les trois hommes marchaient depuis une demi-heure à peine, quand des appels, venant de leur gauche, leur parvinrent. Ensuite, un pygmée apparut entre les troncs noircis. Il était essoufflé et, sur son corps en sueur, la poussière de cendres, soulevée par la course, s’était agglomérée jusqu’à former une croûte grisâtre.

Tendant le bras dans la direction d’où il venait, le petit homme haleta, faisant appel au peu de swahili qu’il connaissait :

— Là-bas, Bwana ! Niabongha ! Nous trouvé Niabongha ! Nous trouvé Grand-Père-aux-Yeux-de-Sang !